C.Q.F.D. – Chapitre 3 – 3.1 En tête-à-tête

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La mise en scène de ce début de soirée amuse beaucoup Quentin. La nourriture disparaît à vitesse grand-v. Le punch est à l’agonie et les bières reposent en paix dans leur carton. Un smog de cigarette et de joint s’échappe des fenêtres du palier. Les brouhahas des débats et des parties de cartes arrosées de vin se dispersent en échos dans la cour intérieure du bâtiment. Anna s’éclipse, son téléphone greffé à l’oreille. Camille et Faustine cuvent sur le canapé du salon.

Dimitri et Quentin se retrouvent en tête à tête. Les yeux rivés sur les lèvres de Dimitri, Quentin retient toute pensée autre que celle qui le pend à ses mots. Le regard furtif mais l’œil, le meilleur, curieux, est aux aguets. Dimitri reconnaît la fossette discrète de son menton dans le rictus poli de Quentin qui se cache dans la broussaille de sa barbe. L’un déblatère sur les folies de la vie en ville et la nostalgie qu’invoque l’envie d’un retour à la nature, du bon sens qui fascine l’urbanisme inné de l’autre. Dimitri fronce les sourcils.

– Ça va ?

– Ouais-ouais. J’me disais juste que ça manquait d’musique…

– C’est pas faux.

– Ah t’es d’accord. Allez viens. Suis-moi. On va chercher mon PC dans ma chambre.

Ils débarrassent la table et font un crochet par la cuisine : « J’en profite pour te faire visiter…

– En vrai, y a que vos chambres que j’ai pas vues…

– Bah tiens, on pose tout. On r’passe par l’sal– Ah bah c’est beau ça !

Les deux hommes se marrent comme des baleines en passant à côté de Faustine, allongée de tout son long sur le corps sans vie de Camille. « C’est d’l’amour, » dit-elle. Puis elle glousse, son nez parfait et le front posés contre le torse nu et imberbe de son « hmm, mon beau Camille ! »

Dimitri reprend la marche en direction de sa chambre avec l’allure d’un homme orchestre et : « Tadaaa ! » Il pousse la porte d’un geste ample du bras comme un magicien à la fin d’un tour. Quentin n’échappe pas à la règle. Il pousse un « Ouah ! » (La vache c’est grand !) La pièce est toute en longueur, séparée par un bureau presque aussi large. Quentin devine, derrière, un lit enseveli sous des coussins et des oreillers dépareillés. Un dressing, un vieux tapis et deux fauteuils… (Le grand luxe!)

– Elle est géniale ta piaule mec !

– Pas mal hein ? C’est étudié pour.

– Ouais vas-y fais pas ton gars.

– Haha ! C’est surtout parce que j’y passe la plupart de mon temps. Mais on a eu du bol avec Anna quand on est tombés sur c’t’appart’.

– Vous l’payez cher ?

– 400 chacun.

– Arrê–te ! T’es sérieux ? Moi j’ai un vieux studio tout moisi qui doit faire la moitié de ta chambre et j’paie presque 500… Bon j’suis chez l’habitant en même temps.

– Ah merde… Mais t’es d’quel côté d’la ville aussi ?

– J’suis diamétralement opposé à chez vous. Tu vois la déchetterie ? Les quartiers pavillonnaires ?

– Trop pas. C’est loin ?

– Très – loin.

– Et tu comptes en changé vu qu’il t’coûte cher ?

– J’attends d’toucher mon chômage et j’aviserai.

– Oui c’est mieux.

– Mais tu bosses toi ? On n’en a pas parlé.

– Nope. J’touche encore un peu de chômdu. Je cherche du taff à droite à gauche. Et c’est pas glorieux en c’moment.

– Ah d’accord. Même galère quoi.

– C’est ça.

Dimitri s’approche du PC posé sur le bureau. Quentin fait son cinéma ; la caméra de ses yeux en 16/9 dans l’objectif, fixée sur la croix des longs dorsaux de Dimitri. (Putain qu’il est beau le con…)

– Tiens. J’étais sur du Lauryn Hill…

– J’adore ! Le ‘Miseducation’ c’est le premier album que j’ai acheté quand j’étais gosse.

– Hmm. Là j’suis sur le ‘unplugged’.

– Peu importe, y a rien à jeter dans tout ce qu’elle a fait.

– A–bsolument.

– Mais ça bouge peut-être pas assez pour ce soir.

– J’suis d’accord.

– Des suggestions ?

– Ouais carrément ! T’as rien contre la dub ?

– Ça dépend quoi mais vas-y.

Quentin succombe à une approche chirurgicale. La tentation d’effleurer son hôte est trop grande. Le pied droit derrière son talon gauche, son bras contourne l’envergure de Dimitri dont il invite la nuque à se reposer sur son épaule d’un léger coup de corps en s’appuyant sur son autre bras sur le bord du bureau. Dimitri se fige…

– J’suis un peu ivre…

– Et depuis quand c’est un problème ?

– …

Dimitri se redresse un peu, gêné et amusé: « T’es pas très confortable. » Quentin épouse alors le flanc du jeune homme qui se laisse aller à un peu de sensualité. Il tape d’une main « pandadub » dans la barre de recherche du navigateur. Il clique, cherche et finit par trouver le lien qui l’intéresse. Il frappe alors sur « entrer » tout en caressant la tempe de Dimitri d’un aller-simple de sa barbe.

Anna sort de sa chambre qui donne sur la porte grande ouverte de celle de Dimitri. Elle s’apprête à ouvrir la bouche pour s’excuser de son absence quand elle aperçoit les deux hommes bras dessus, bras dessous.

– Donc j’me casse un quart d’heure et c’est déjà l’bordel, c’est ça ?

Toutes basses dehors, Quentin se retourne avec le sourire satisfait du gars qui a réussi son coup. Dimitri est définitivement « pompette-plus-plus » et ne répond plus de rien. Les trois entendent Faustine rire à gorge déployée depuis le canapé : « Va chercher l’pop-corn Anna ! »

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